On entend beaucoup de choses sur les aciers utilisés dans l'armement médiéval, des termes plus ou moins techniques employés à plus ou moins bon escient, des lieux communs, des demies-vérités et des légendes urbaines. Peu en vérité savent clairement définir le vrai du faux dans ce flot d'informations souvent contradictoires. L'habitude est de dire que l'acier "de damas" était le meilleur, que l'acier "feuilleté" produisait de meilleures lames que l'acier "homogène" et que les lames étaient toutes faites selon un schéma "en sandwich".
Un chevalier aurait-il troqué son épée en acier feuilleté à forge en sandwich pour un modèle équivalent fait dans un acier homogène moderne ?
Pourquoi pratiquait-on le feuilletage, la trempe sélective ou le corroyage ?
A-t-on perdu en qualité avec le temps ?
Avant de voir où se trouve la vérité, nous allons présenter les méthodes d'obtention des aciers durant le moyen-âge et définir les termes techniques.
Il faut tout d'abord maîtriser le langage technique. Voici une définition des termes habituels :
- "Damas" : on parle d'acier "damas", et pas "de damas", pour désigner l'authentique acier obtenu par la forge d'un lingot ou palais de "wootz". Le wootz est un morceau d'acier homogène qui a été chauffé d'une manière très spécifique (par exemple : de 0 à 400°c en moins de 10 mn puis stabilisation à 400°c pendant 8 mn, puis montée à 750°c en moins de 3 mn et de 750 à 900°c en moins d'une minute, le tout pour un travail à 900°c. Ces chiffres sont données à titre indicatif, ce ne sont pas les véritables températures de travail. Cette description a pour unique but de présenter la marche à suivre). Cette manière de chauffer l'acier homogène va en changer l'organisation interne, à échelle moléculaire, de telle sorte qui va redevenir un acier hétérogène et former des concrétions internes de diverses structures d'acier (la martensite, l'austénite, etc.). Le lingot de wootz est alors prêt à être forgé. Lorsqu'on le forge, là encore on va utiliser un schéma bien spécifique de montée en température pour que ces stades du carbone forment des masses plus petites et on travaillera la lame de telle sorte qu'ils seront harmonieusement et également répartis sur toute la surface de la lame. La lame ainsi obtenue est une lame en acier "damas", ou "vrai damas". Cette explication, bien que déjà relativement complexe, n'est qu'une vulgarisation du procédé extrêmement complexe de la fabrication du wootz et d'une lame à partir de cet acier.
- "Damassé" : le "damassage", ou "faux damas", ou encore le "feuilletage" est une technique de forge qui n'est pas celle de l'authentique damas mais qui présente des motifs similaires sur la lame, par les jeux de reflets et de couleurs, ce qui a mené à dire que l'acier travaillé ainsi est "damassé" ("comme du damas", littéralement). De nos jours, on produit de l'acier damassé de diverses manières et dans divers buts : artistique, commercial, esthétique, etc.
Le premier (en terme de quantité produite) est fait par empilement de divers alliages d'acier qu'on attache par un point de soudure à l'arc les unes aux autres de telle sorte qu'on forme un lingot. On utilise généralement deux types d'acier : un à fort taux de nickel et un avec le moins possible de nickel. On forge ce lingot pour en faire une barre puis on la replie/vrille/rabat sur elle même de telle sorte que les diverses nuances d'acier soient bien mélangées et, là, on forge la forme définitive. Après polissage et attaque à l'acide, les aciers prennent tous une couleur différente et on peut observer le dessin, bien net et très contrasté, que forment les diverses couches d'acier. Cette méthode est à but purement esthétique et n'apporte rien en terme de qualité ou de solidité à la lame.
L'autre méthode est de regrouper de petits morceaux d'acier tout droit sortis du bas fourneau et de les forger pour en faire des barres, qu'on va ensuite souder au feu les unes aux autres de telle sorte qu'on obtienne un lingot. On va alors étirer puis replier sur lui-même ce lingot un certain nombre de fois pour mélanger au plus possible les diverses couches le constituant. Cette méthode, contrairement à une idée reçue, ne rend pas la lame "meilleure", mais est due à une contrainte technique inhérente au bas fourneau et, si les forgerons du moyen-âge avaient pu s'en passer, ils l'auraient fait sans hésiter.
- "Damasquiné" : terme qu'on utilise pour qualifier un métal qui a été traité pour lui donner l'air d'être du damas. La technique la plus fréquente est d'appliquer une couche de cire sur l'objet puis de creuser dans cette cire des sillons, des creux, des dessins quelconques. Ensuite, on applique de l'acide qui va entamer l'acier là où il n'est pas recouvert de cire. Le résultat ressemble, de loin, à de l'acier damas ou damassé. Cette technique est destinée à vendre un objet plus cher qu'il ne vaut en simulant un travail de qualité.
"- Sandwich" : On parle d'une lame "sandwich" pour nommer celles qui sont formées de plusieurs barreaux d'acier de compositions chimiques différentes organisées selon un lamellé/collé. Pour une lame, par exemple, on va faire le dos et le flancs dans un barreau d'acier tendre, le coeur dans un acier moyennement dur et le tranchant dans un acier très dur. Ainsi, la lame peut être amenée à un tranchant très fin et être très dure sans pour autant perdre en souplesse, laquelle est essentielle à sa solidité puisqu'une lame homogène dure serait aussi cassante en conséquence de sa dureté.
Comment faisait-on l'acier au Moyen-Âge ?
De nos jours, pour produire de l'acier, on utilise un haut fourneau. Voici sont fonctionnement, simplifié : une tour creuse est emplie d'un combustible puis de minerai de fer. On allume le combustible et on laisse chauffer en alimentant le feu tant en combustible qu'en air pour qu'il atteigne une température suffisante pour faire fondre le métal. Suivant la méthode utilisés, on peut obtenir soit uniquement de la fonte, soit du graphite, de la fonte, de l'acier et du fer pur. Dans un tel cas, la graphite se trouve sous forme de dépôt au fond du fourneau, ensuite vient la fonte la plus dure, puis la fonte la plus tendre, ensuite on trouve de l'acier à fort taux de carbone puis à faible taux de carbone et, enfin, on trouve du fer pur tout en haut de la masse du fourneau, duquel on a éliminé les impuretés (pierre, scories, imbrûlés, etc.) durant la combustion à mesure qu'elles apparaissaient.
Durant l'antiquité et le moyen-âge, cette structure n'existait pas. Le haut fourneau n'est apparu que plus tard, aux environs du XVIIe siècle, bien que des bas fourneaux très imposants de la fin du moyen-âge aient effectivement pu ressembler, tant dans leur forme que leur fonctionnement, à certains hauts fourneaux. Le bas fourneau, lui, ne permet pas une séparation sous forme de couches des divers types d'acier, en plus de ne pas pouvoir produire de fonte à proprement parler. En effet, dans le bas fourneau, on récupère une masse constituée de métal et, éventuellement, de quelques scories.
Cette masse est un mélange hétérogène de divers types d'aciers qu'on peut comparer à une montagne : il y aura dans cette montagne des filons de charbon à certains endroits, des filons d'or à d'autres endroits, parfois un filon de calcaire traversera un filon d'argent et ailleurs on trouvera des masse, vaguement sphériques, de granit. Le métal obtenu à partir du bas fourneau est lui aussi organisé de cette manière : des veines, filons ou masses d'acier à faible, moyen ou fort taux de carbone sont éparpillés un peu partout, avec en certains endroits de la fonte (ou ce qui s'en rapproche le plus), du fer pur (en général, le pureté absolue n'existe pas : quand on parle de fer "pur", il faut comprendre "le fer le moins allié possible à un quelconque autre élément". Techniquement, tous les fers sont en vérité des aciers) et, éventuellement, des scories, des imbrûlés et du "mâchefer" (de l'acier qui a brûlé et "décarburé", ce qui forme une sorte de masse très cassante, spongieuse et inutilisable sans transformation).
On avait beaucoup de mal à produire un métal réellement "pur" (sans éléments involontaires) et on l'alliait, de manière souvent maladroite, à d'autres éléments qui ne faisaient pas forcément de bien à l'alliage : les aciers médiévaux sont bien souvent alliés de cuivre, de plomb, d'antimoine, d'arsenic, de nickel, d'aluminium, de chrome, d'étain et de bien d'autres éléments chimiques dont la présence n'est pas forcément, voire pas du tout, bénéfique (et qui, parfois, n'ont absolument rien à faire dans un alliage d'acier). Même le magnésium, le manganèse ou la silice, qui sont utiles à un acier pour être résilient, deviennent néfastes lorsqu'ils sont présents en trop grandes quantités, quantités impossibles à quantifier précisément sans appareillage moderne.
Comment se déroulait la forge ?
Lorsqu'on voulait forger une lame (ou quoi que ce soit d'autre) au moyen-âge, on cassait au burin la masse obtenue dans le bas fourneau jusqu'à obtenir de petits morceaux de 3 à 10 cm de diamètre environ. Le forgeron sélectionnait ceux qui lui paraissaient les meilleurs (ce qu'il jugeait à la couleur et aux reflets, principalement) et allait en forge. Ces morceaux d'acier, bien que le forgeron les avait sélectionnés pour leur taux de carbone et leur relative homogénéité, restent néanmoins hétérogène en terme de structure moléculaire. Dans un morceau, on a de l'acier X, mais aussi des impuretés, de l'acier Y, Z, A, B, C, etc. Le forgeron chauffait alors chaque morceau pour en faire un barreau, puis il assemblait par soudure au feu ces barreaux de telle sorte qu'il formaient un lingot. Ce lingot a encore un motif hétérogène : il contient de grosses masses d'acier à fort taux de carbone, de grosses masses d'acier moyen et encore d'autres masses d'acier à faible taux de carbone. Il va alors étirer le lingot puis le replier sur lui-même et le souder au feu pour en refaire un lingot, puis l'étirer de nouveau et le replier et souder encore, etc., jusqu'à obtenir un lingot constitué non plus de quelques couches hétérogènes mais de plusieurs centaines, sinon milliers, de couches hétérogènes si fines, si nombreuses et si étirées sur tout leur long que, finalement, la lame est virtuellement constituée d'une seule nuance d'acier, donc d'un acier parfaitement homogène.
Pour faire une lame en sandwich, on procède de la même manière mais en formant autant de lingots qu'on souhaite de couches dans le sandwich. La dureté de chaque lingot est ajustée en fonction de la dureté (donc de la part de carbone) approximative de chaque morceau tiré du bas fourneau utilisé pour le former.
Il apparait alors que toutes les pièces fabriquées selon cette méthode sont feuilletées, ou "damassées". Le feuilletage d'une lame n'est donc pas une question de qualité ou de propriétés mécaniques (résilience, dureté, etc.) mais de contrainte technique : on n'avait pas le choix, on ne pouvait pas procéder autrement. De nos jours, on obtient grâce aux hauts fourneaux (et les aciéries, qui permettent de "raffiner" les aciers) des aciers d'une pureté extrême dont la composition chimique est contrôlée avec une précision absolue. Ainsi, lorsqu'on achète un barreau d'acier, on sait parfaitement quelle est sa teneur en carbone, quels sont les autres éléments contenus dans l'alliage et en quelles quantités. De fait, on n'a pas besoin de prendre deux morceaux très durs et un morceau plutôt tendre pour obtenir au final un morceau dur : On prend directement un barreau d'acier dur. La qualité de la lame n'est pas diminuée, bien au contraire, puisque ces aciers modernes suppriment le risque de trouver des impuretés ou de rater une soudure et offrent une lame à la composition chimique parfaitement homogène. La lame ainsi constituée est donc de bien meilleure qualité, alors pourtant qu'elle n'a pas subi de feuilletage.
Il existait d'autres méthodes pour produire une lame feuilletée. Un méthode qui était déjà pratiqué par les Celtes au début de l'âge du fer européen consiste à former des barreaux homogènes d'acier, lesquels sont alors regroupés en faisceaux. On enterre ces faisceaux et on les laisse un certain temps, parfois quelques mois, parfois plusieurs années, avant des les déterrer et de les forger. L'acier, sous terre, va plus ou moins s'oxyder et de différentes manières selon sa composition, sa place dans le faisceau, les éléments chimiques en contact avec lui. Alors, on obtient de subtiles variations dans le faisceau qui est alors "corroyé" : torsadé, rabattu puis re-torsadé, etc. Le corroyage est l'action de comprimer les fibres du métal par une action mécanique, la forge. Une fois ça fait, on obtient un lingot d'acier homogène (par le même principe que le feuilletage) qui forme des motifs esthétiques dus au corroyage et qui a profité de son temps en terre pour transformer certains de ses éléments chimiques, en perdre certains et en gagner d'autres. Pour gagner en carbone, tout était bon à mettre dans la fosse contenant l'acier : charbon, argiles ferrugineuses, sang, etc.
Lieux communs :
L'acier damas est certes un bon acier par définition mais il revient finalement à faire un feuilletage. En fait, le palais de wootz qui sert à produire le damas est lui-même déjà un produit de forge, il est donc lui aussi forgé-replié à partir de plusieurs morceaux d'aciers hétérogènes provenant de bas fourneaux. Par ailleurs, sa composition chimique et le travail très spécifique dont il bénéficie lors de la forge de l'objet fini fait du damas un acier d'extrême qualité, aux propriétés mécaniques étonnantes et particulièrement adapté à la construction d'une lame. C'était un acier relativement rare et très cher, qui était réservé à des armes de prix dont peu ont connu les combats.
En vérité, peu d'épées et sabres ont été faits avec du wootz. Les pièces les plus courantes sont des couteaux, notamment le "pesh kabz" et le "kard", Kyber et Turc respectivement. Votre serviteur possède justement un authentique kard, sans doute du XIXe siècle, qui par ailleurs a mal vieilli et dont la soie commence à se séparer en plusieurs plaques. C'est un couteau d'une grande beauté, dont la lame présente de subtils dessins, presque imperceptibles, sous chaque angle et qui est à la fois d'une très grande dureté et d'une étonnante souplesse. Son tranchant peut être porté à une finesse rarement vue sans perdre sa solidité et sa tenue dans le temps. Néanmoins, ce n'est pas un objet exceptionnel : certes, il est d'une grande qualité et moi-même, pourtant forgeron, suis impressionné par la structure de l'objet, mais ce n'est rien qu'on ne puisse faire avec un simple feuilletage et un travail consciencieux.
Enfin, un autre lieu commun concerne les lames faites "en sandwich", ou "à tranchant rapporté". Comme leur nom l'indique, elles sont constituées de barreaux qui flanquent un autre barreau. L'avantage est de bénéficier d'un tranchant très dur tout en conservant une lame souple. On dit souvent que toutes les lames, durant le moyen-âge, étaient fabriquées selon ce procédé. En vérité, bien que c'était très fréquent, cette technique n'était pas répandue à toutes les pièces, bien au contraire.
Comme précisé plus haut, il était long et difficile d'obtenir un lingot d'acier homogène, tout comme il était pratiquement impossible de constater avec précision la teneur en carbone (et donc la dureté) d'un acier. De fait, on ne pouvait se permettre de diffuser la technique du sandwich à toutes les lames. Seules celles qui valaient le coup (armes de prix) et celles qui étaient destinées à ceux ayant un budget conséquent disposaient de ce fameux tranchant rapporté. En conclusion, seules les armes chères. De manière générale, toutes les armes nobles (lances de cavalerie, certaines épées et haches) et les armes des guerriers de métier disposaient d'un tranchant rapporté et, généralement, le couteau d'usage général ou la hache de tout un chacun en disposaient aussi, mais pas les petits couteaux utilitaires, encore moins les outils agricoles ou les armes de grandes séries destinées à armer une large troupe qui, elles, étaient faites d'une seule nuance d'acier, sans autre fioriture.
Les sabres japonais sont sujets à la même légende urbaine. Pourtant, la forge "maru" (barreau d'acier homogène sans sandwich) est très courante à toutes les époques du Japon médiéval. En Europe, les scramasaxes et les francisques sont particulièrement connus pour être toujours, ou presque, fabriquées avec un tranchant rapporté, mais il est difficile de confirmer cette information puisque les rapports d'analyses des lames sont rarement diffusés et peu de lames sont effectivement analysées. De plus, le temps et l'oxydation ont généralement raison de la structure de l'acier, qui finit par devenir plus ou moins homogène ou, au contraire, fortement hétérogène, ce qui interdit dans bien des cas toute analyse pertinente.
Aussi, une lame en sandwich n'apporte pas forcément un avantage significatif : une lame homogène à trempe sélective a exactement les mêmes propriétés mécaniques qu'une lame en sandwich (c'est justement le but de la trempe sélective : donner à une seule nuance d'acier deux propriétés mécaniques différentes en fonction de sa place sur la lame). De plus, une lame n'a pas forcément besoin d'être très résiliente (ce qui signifie "à la fois très dure et très souple") : peu d'utilisations nécessitent qu'on ait un tranchant très fin ou très résistant sur une lame souple. Il y a le combat et... C'est tout. Et encore : une lame doit être dure parce que la coupe a comme principe qu'un tranchant doit être plus dur que la matière dans laquelle il pénètre (sinon, il ne pénètre pas, tout simplement).
Partant du principe qu'aucune armure n'est fait dans un acier très dur (au contraire, on utilisait des aciers relativement tendres de manière générale) et que dans tous les cas peu de soldats portaient des armures métalliques couvrant tout le corps, il apparait qu'un tranchant très dur n'a pas de réel intérêt : même un acier très tendre reste plus dur que la peau, la chair ou les os humains. On peut largement couper un bras avec une lame en cuivre, un métal pourtant très tendre. C'est là la preuve qu'un tranchant dur n'est pas d'absolue nécessité.
L'étude de diverses lames de divers styles à travers les époques montre que durant tout le moyen-âge, la dureté finale (après trempe et revenu) des lames était relativement faible, s'étalant environ de 30 à 45 HRC. Ce sigle signifie "échelle de dureté Rockwell C". Il existe plusieurs échelles de Rockwell - A, B, C, etc. -, lesquelles sont utilisées pour définir la dureté d'un matériau. C'est une méthode peu utilisée de nos jours, mais la coutellerie a ses usages bien spécifiques, parmi lesquels figure l'utilisation l'échelle HRC. Dans les autres domaines, on lui préfère les échelles de dureté Brinell ou Vicker.
De nos jours, il est impensable de fabriquer une lame de moins de 50 HRC et c'est même un critère d'achat : beaucoup de gens s'imaginent qu'il faut absolument une dureté supérieure à X HRC, ce qui est une erreur puisque la lame est d'autant plus cassante qu'elle est dure. Les lames étaient donc plutôt tendres au moyen-âge, même celles fabriquées avec un tranchant rapporté. L'idée n'était donc dans tous les cas pas d'obtenir une lame à la dureté exceptionnelle, mais plutôt d'obtenir une lame ayant deux zones bien distinctes de deux duretés différentes, de telle sorte que la plus dure rigidifie la plus tendre et que la plus tendre assouplisse la plus dure, le tout donnant non pas une lame très tranchante tout en étant souple, mais plutôt une lame capable d'amortir les vibrations dues aux coups qu'elle reçoit (souple, donc) tout en conservant la rigidité (dure, donc) nécessaire à, par exemple, un coup d'estoc puissant porté sur une plaque d'armure.
Beaucoup de gens parlent de tests vus sur internet pour confirmer la supériorité supposée des lames médiévales, parmi lesquels on peut citer ce fameux test de la coupe en deux d'une balle de pistolet. Effectivement, ce test a bel et bien eu lieu et la lame a bel et bien tranché en deux le projectile. Seulement l'arme utilisée n'était pas un sabre médiéval mais un sabre moderne, ce qui retire au test toute crédibilité puisqu'il ne témoigne justement pas de la qualité des lames médiévales. C'est un sabre japonais, d'ailleurs.
De plus, cette vidéo profite de l'incurie des gens : tout le monde ne s'y connait pas en balistique, ni en armes à feu de manière générale. Ainsi, ils sont dupés car, en vérité, l'arme utilisée est un Colt 1911A1 chambré en .45ACP, une munition lourde et lente. La munition a d'ailleurs été sous-chargée et la balle utilisée est très lourde. En l'occurrence, c'est un projectile "wadcutter" en plomb mou. Le pistolet et le sabre sont tous deux fixés sur un affût très précisément réglé pour les aligner parfaitement et le coup est tiré non pas perpendiculairement à la lame mais avec une légère élévation en site pour que l'impact soit moins violent.
Tout ceci signifie que le projectile frappe très faiblement (par rapport à un coup de feu classique), se déplace lentement avec une énergie cinétique faible, a un devant plat qui évite qu'il ne glisse sur la lame et est fait d'un matériau très tendre à travers lequel même la moindre plaque de tôle d'acier aurait coupé. Car c'est un fait : si à la place du sabre on avait mis un tournevis, la balle aurait quand même été coupée en deux. Ce n'est pas une question d'acier composant la lame, mais du matériau et de la forme de la balle, ceci couplé à sa vélocité très faible.
Une épée, un sabre, un couteau ou quoi que ce soit, et médiéval ou pas, ne sera jamais capable de couper en deux un projectile d'arme à feu en dehors d'une mise en scène ridicule destinée à appâter le badaud sur une chaine de télévision qui se targue à tort et avec beaucoup de mépris pour ses spectateurs d'être "culturelle". Et ceci sans parler de l'absolue inutilité d'un tel exercice...
Conslusion :
Ainsi, il faut comprendre qu'à qualité de forge égale, de deux épées, l'une feuilletée et faite à partir d'acier de bas fourneau et l'autre en acier moderne, c'est celle faite à partir d'acier moderne qui sera la plus performante, et ce à tous les niveaux. Les aciers modernes éliminent les risques d'impuretés, de "pailles", de défauts de soudure, d'hétérogénéité de l'alliage, d'imprécision de la composition chimique de l'alliage, de microfissures, etc.
De nos jours se développent de plus en plus de procédés très avancés technologiquement, comme les trempes "sous vide" et "cryogéniques", qui permettent d'obtenir des lames aux capacités mécaniques exceptionnelles tout en ayant une dureté très élevée. Le moyen-âge ne connaissait pas ces technologies et ne pouvait donc obtenir des résultats similaires. Il ne faut pas non plus se dire que les lames du moyen-âge étaient forcément mauvaises, bien au contraire, et il est important de ne pas sous-estimer l'ingéniosité et le talent des êtres humains, mais il faut tout de même garder en tête que sans technologies avancées, on ne fait que composer, faire des compromis. Si un forgeron du XIe siècle avait eu entre ses mains un barreau d'acier moderne, il aurait gagné un temps énorme, économisé plusieurs journées de combustible pour sa forge et, sans aucun doute, produit une des meilleures, sinon la meilleure, lame de son époque et elle le serait restée jusqu'au début du XIXe siècle.
Néanmoins, il ne faut pas dénigrer la science ni le travail de nos ancêtres : on sait que les forgerons du moyen-âge étaient des virtuoses, dont la majorité du savoir a été perdu et qui pouvaient faire des choses techniquement bien au dessus de ce qu'on pourrait penser à première vue. Certaines lames qui ont été bien conservées sont encore parfaitement capable de coupes franches et nette et leurs acier ont toujours leurs propriétés mécaniques inchangées, lesquelles sont admirables. Les épées médiévales, contrairement à leur pendant actuel - les couteaux de combat - étaient des objets fins et subtils, aux lignes fluides et épurées, aux dimensions pertinentes et recherchées qui n'étaient pas le fruit du hasard ou d'un simple sens esthétique mais de savants calculs et rapports géométriques. Certaines analyses ont pu montrer des aciers d'une pureté et d'une structure qu'on ne croyait pas capable d'obtenir par le seul travail de forge et encore moins avec des aciers hétérogènes et fortement inclus sortis de bas fourneaux. Les Francs étaient les maîtres incontestés de la forge à leur grande époque et on s'échine encore à trouver comment ils ont pu produire des objets d'une telle qualité sans moyens industriels, certains professionnels du raffinage des métaux interrogés ayant eux-mêmes été incapables de donner une réponse.
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lundi 20 avril 2015
mardi 5 août 2014
Le sabre en Europe médiévale, partie 2 : le sabre, arme dérivée de l'outil
Le sabre, arme par
destination dérivée de l'outil :
Par essence, une lame à
double tranchant est uniquement guerrière ou, du moins, meurtrière :
les deux tranchants limitent les zones de frottement sur la cible (il
n'y a pas de dos de lame plat, qui est inutile lors de la
pénétration, mais un second tranchant qui, comme le premier, entame
la chair) et permettent donc une pénétration plus aisée,
augmentent les dégâts causés en permettant d'atteindre plus de
surface et donc plus d'organes ou d'artères, autorise n'importe
quelle tenue de l'arme sans se soucier de l'orientation du tranchant,
etc. Même au moyen-âge, période durant laquelle le banditisme de
grand chemin était plus développé qu'actuellement et qui subissait
une criminalité urbaine équivalente à celle qu'on connaît de nos
jours en plus des troupes sans chefs qui pillaient les terres, des
pirates qui remontaient les fleuves, des mercenaires en maraude et
des chevaliers-brigands, il était rare pour un homme du peuple de
devoir tuer un homme et il n'avait généralement pas le droit de
chasser. Il n'avait donc aucun intérêt à posséder un objet
clairement meurtrier ou martial.
Par contre, on avait
toujours besoin d'un outil universel et cet outil, c'est le couteau.
Muni d'une lame à simple tranchant (puisqu'un double tranchant est
inutile, voir gênant), il sert aux tâches usuelles, à l'entretien
du corps, à la nutrition et éventuellement à la défense face à
un animal (y compris bipède). Dans le milieu artisanal ou agricole, il est de grande
taille, parfois grand comme une épée (auquel cas son simple
tranchant en fait, de facto, un sabre), sert pour toutes sortes de
tâches allant de l'élagage des arbres à la défense rapprochée,
en passant par le débitage d'une carcasse ou le fendage d'une bûche.
On s'en sert pour tailler un pare-feu ou une voie dans une forêt,
creuser une tranchée autour d'un campement, former des fascines de
branchages, s'exercer physiquement en pratiquant l'escrime, faire
levier pour soulever une pierre, enfoncer un clou, etc. En fait, on
s'en sert pour tout et il en existe un nombre incalculable de
déclinaisons : couteau de vannier, sabre d'abatis,
équarrissoir, feuille de boucher, faux à main (opposée à le faux
sur hampe), fendoir, hachoir à viande, couteau de vénerie, couteaux
de bouchers divers (dont certains ont des dimensions
impressionnantes, comme le couteau « batte » destiné à
découper et attendrir de gros quartiers de viande et muni d'une lame
d'environ 50 cm), couteau de charpentier et encore bien d'autres.
Lorsqu'on était recruté
dans l'« ost », une sorte d'armée de conscrits, on
n'avait pas forcément de dotation armurière et il n'était pas
toujours possible de contracter un prêt pour s'armer. Ainsi, le
pauvre devait se contenter de ce qu'il avait : un soc de charrue
fixé au bout d'un tronc de châtaigner, un sabre d'abatis (une
machette) et un couteau utilitaire de moyenne longueur (12 à 15 cm
de lame) auxquels il ajoutait éventuellement un gourdin fait d'une
grosse branche et même des couteaux de table et des pics à viande
(l'ancêtre de la fourchette) et quatre ou cinq mètres de cordelette
qu'il tressait durant son temps libre pour en faire une fronde, arme
de fortune mais néanmoins très efficace. Ainsi, d'outils agricoles
transformés ou utilisés sous leur forme originelle, naquirent
(respectivement et au fur et à mesure du temps) la vouge, le malchus
(terme perdu de nos jours et qu'on remplace par « fauchon »,
d'où la confusion avec l'authentique fauchon. "Malchus" est déjà le nom du grand couteau/sabre d'abatis avant même qu'il n'évolue vers un type d'arme par nature), le poignard, la masse
d'arme, le stylet et le gibet (fronde militaire montée sur hampe).
Ces objets sont des
armes de facto, parce qu'il faut se rendre à l'évidence : un
objet n'a pas besoin d'être une arme, un objet spécifiquement
meurtrier, pour tuer. Fred Perrin, grand nom du combat rapproché
actuel, enseigne dans son ouvrage « Combat à l'Arme Blanche »
que le « couteau de combat » se définit comme « le
couteau avec lequel on se bat ». À partir de cette définition
et avec un minimum de bon sens, il apparaît comme évident qu'un bon
couteau de cuisine n'a rien à envier à un quelconque poignard
spécifiquement destiné à tuer : on fait entrer le bout pointu
dans la cible, elle meurt. Alors le sabre d'abatis, le couteau paysan
qui est plus connu de nos jours sous le nom de « machette »,
devient une arme à part entière. Au moyen-âge, on en compte de
très nombreuses déclinaisons, dont les plus connues sont le
« messer » germanique, le « scramasaxe »
franc et scandinave, le « breekmes » ou « breecmes »
des peuples de l'actuelle Belgique et qui donnera le « braquemard »
(dont le nom aura plusieurs signification au cours du moyen-âge).
Le scramasaxe tient son
origine à la fois dans les épées à simple tranchant de
l'antiquité que nous avons évoquées dans le chapitre précédent,
dans le couteau agricole et dans le couteau de la vie de tous les
jours (ce qu'on nomme actuellement le « EDC », « Every
Day Carry », le couteau à porter en permanence). On le trouve
dans de nombreuses formes et longueurs qui ont été classifiées par
Wheeler (formes de lames) et Schmitt (longueur et largeur). On le
trouve à partir du VIe siècle mais il a existé des formes
prototypes et transitionnelles avant cette période. Il perdurera
jusqu'aux environs du XIIe siècle, à la fin duquel il laisse place
à des armes plus évoluées, pertinentes ou, tout simplement, plus à
la mode. Le scramasaxe se trouve en toutes tailles de lames, de 10 à
85 cm. Les modèles civils ont des poignées goupillées rappelant
les sabres plus tardifs d'Europe de l'Est ou les sabres japonais, avec des
lames à simple tranchant très élégantes de forme clip-point ou
drop-point (selon région, époque et peuple utilisateur). Tous en
portaient et, fatalement, vint un jour où, à force de l'utiliser
comme arme d'appoint (et même souvent comme arme principale), les
guerriers ont fini par le « militariser ». Ont alors
existé parallèlement des modèles construits comme de réelles
épées, avec gardes et pommeaux, et des modèles dits « civils »,
fabriqués comme des couteaux et qui, eux, n'étaient pas limités au
rôle martial. Le scramasaxe a été une des armes les plus répandues
du moyen-âge, on en trouve de Paris à Kiev et d'Aberdeen à Naple.
Les guerriers utilisaient des scramasaxes comme armes principales,
même ceux qui avaient les moyens de s'acheter une épée et il était
fréquent (sinon parfaitement conventionnel) d'utiliser le scramasaxe
et l'épée (ou deux scramasaxes) dans un duo rappelant le daïsho
japonais ou les akinakès (là aussi de deux longueurs différentes)
des guerriers Scythes. Les différentes longueurs et largeurs de
lames portent des noms spécifiques comme « schmalsax »
(petit), « breitsax » (large), « langsax »
(long), etc. Du scramasaxe de grande longueur, les scandinaves ont
apparemment dérivé une épée à simple tranchant, sans courbure, à dos droit,
dont les dimensions et l'esthétique sont exactement les mêmes que
celles de leurs épées à double tranchant. On retrouve donc un
schéma semblable au fauchon (une arme à simple tranchant mais
construite comme une épée, avec les mêmes éléments de monture et
suivant les mêmes modes au fil du temps) chez les vikings du VIIe au Xe siècle mais, contrairement au fauchon qui a toujours été une arme, on assiste là à l'évolution d'un outil pour en faire une arme. Cette forme de sabre droit, qui n'avait alors plus
vraiment rapport avec le scramasaxe (sinon son simple tranchant), a eu
beaucoup de succès en Norvège.
Le messer germanique a
connu une histoire similaire. Plus tardif, il a été utilisé du XIV
au XVIe ou XVIIe siècle et a connu de nombreuses déclinaisons. Les lames
sont, là encore, aussi bien drop-point que clip-point et la poignée,
disposant d'une garde et d'un pommeau (ou plutôt de deux mitres, en
vérité), est montée à plate semelle et maintenue par des
goupilles, souvent tubulaires (donc creuses). Ce type de monture est
caractéristique du couteau et non de l'épée ou du sabre. Les lames
mesurent environ 50 à 70 cm, disposent d'un simple tranchant et sont faiblement ou pas du tout courbées, les
gardes ont ou non des quillons. Le terme allemand « messer »
signifie « couteau ». C'est un outil agricole qui servait
aux diverses tâches de la vie aux champs et à la protection
rapprochée (on parle parfois de "hausswehr", "arme de la maison", sous entendu "arme pour la défense du domicile"). De la même manière que le scramasaxe, le messer a été
utilisé au combat et, de fait, il est devenu au cours du temps une
réelle arme, utilisée par les guerriers de métier et même les
nobles, qui d'ailleurs semblent avoir beaucoup apprécié ses
qualités comme arme de chasse (car à l'époque il était fréquent
de chasser au corps à corps, donc à l'épée, au sabre, au
couteau). Un pan entier de l'escrime de l'époque lui est dédié et
c'était une arme regardée avec respect et considération. Très
rapidement, les quillons discrets se sont allongés pour former une
garde suffisante pour le combat et un troisième quillon (qu'on appelle parfois "palmette", d'où le nom de "garde à palmette" qu'on donne à ce type de monture), recouvrant
le haut et parfois le dos de la main, est apparu pour opérer des
parades selon la méthode prescrite par les manuels d'escrime, qui
préconisaient un maniement très aérien et des gestes fluides,
profitant de retournement et de rotations du sabre pour présenter,
selon l'action à opérer, le dos ou le tranchant. Cette manière de
mouvoir l'arme n'est pas sans rappeler le maniement de certains
sabres chinois ou celui de la canne courtoise française de l'ancien
régime (il faut aussi préciser que la coupe étant un principe physique, il n'y a pas des centaines de manières de manier un objet tranchant, quelle que soit sa forme, mais une seule : celle qui permet de mettre en oeuvre ce principe physique. Ainsi, l'escrime à l'arme X n'est jamais vraiment différente de l'escrime à l'arme Y, quel que soit le peuple, l'époque, la forme de l'arme). L'objet, alors devenu une arme à proprement parler, a connu
de nombreuses formes, allant du « grossemesser » (« grand
couteau »), la forme originelle (poignée tenue à une main et
lame de 50 à 70 cm environ), au kriegmesser (« couteau de guerre »)
tenu à deux mains par une poignée d'une trentaine de centimètres
et à lame de 90 à 120 cm, en passant par le « langmesser »,
tenu lui aussi à deux mains mais de taille intermédiaire entre les
deux précédents-.
« Breecmes » est le nom donné au
messer par les actuels belges et hollandais. Il a donné
« braquemard » en français, terme qui a d'abord désigné
des sabres du même type puis des « fortes épées »,
terme rapportant aux épées à lames larges et relativement courtes
ayant côtoyé les premières rapières lors de la renaissance. Ont
dérivé du messer un certain nombre de sabres de styles esthétiques
disparates ayant eu du succès auprès des chevaliers et mercenaires
du XVe au XVIIe siècle et qui étaient des armes clairement désignée
et non plus des outils agricoles détournés de leur usage par
nécessité.
Des équivalents au
messer germanique ont existé à la même époque et même avant en
Europe (le terme « messer » et la forme qu'on lui connaît
datent du XIVe siècle, mais les germains utilisaient déjà des
sabres d'abatis avant cette date, évidemment, comme tous les autres
peuples) et on les appelait « malchus » en France, en
Grande-Bretagne et dans le Saint Empire Romain-Germanique. De forme
très proche du fauchon de Conyers (notamment la lame), on les
appelle aujourd'hui très souvent, et improprement, « fauchon ».
Ils se distinguent de l'authentique fauchon par la présence
embryonnaire, voire l'absence totale, de quillons sur leur garde, qui
est donc une simple mitre, et de réel pommeau qui, lorsqu'il n'est
pas tout simplement absent, se limite à un capuchon qui termine la
poignée (comme sur le messer, d'ailleurs). Ils ont eux aussi été
utilisé à la guerre mais, là, uniquement par le bas-peuple puisque
les nobles et les guerriers de métiers avaient déjà une arme de
très exactement même forme mais plus évoluée et clairement dédiée
au combat : le fauchon.
On utilise aussi le
terme fauchon, là encore improprement, pour désigner tout type
d'arme trop longue pour être un couteau et à simple tranchant. Le
terme exact est « ensis », un mot tiré du latin qui a
très exactement cette signification : tout ce qui n'est pas
clairement une épée mais est trop long pour être un couteau.
L'exemple le plus connu est le « fauchon de Maciejowski »,
une arme qui présente plus de similitudes avec certaines feuilles de
boucher ou avec un équarrissoir qu'avec un fauchon, mais l'habitude
d'utiliser ce terme à tort et à travers a fini d'entériner cette
appellation. L'arme existe en de nombreuses déclinaisons, on la voit
aux mains de miliciens, paysans et guerriers de métier mais pas chez
les chevaliers. La lame dispose d'un tranchant et d'un dos droits ou
légèrement courbés, de manière abrupte, dans une courbure
rentrante (pour le tranchant) ou sortante (pour le dos) de faible amplitude. La pointe n'existe pas puisque la
lame finit par un plat et le dos rejoint la pointe après un ou
plusieurs décrochés successifs formant de petites pointes dont
l'utilité reste à confirmer. Cette forme rappelle beaucoup les
feuilles de boucher, qui disposent d'une lame massive, d'un tranchant
droit, d'une pointe inexistante et éventuellement d'un ou plusieurs
décrochés du même type servant à creuser, décoller la viande de
l'os et briser les os. Cette forme étonnante a valu à l'arme d'être parfois nommée "feuille de houx". Cette arme atypique au succès grandissant ces quelques dernières années existe depuis les années 1160 au moins, puisqu'elle est représentée sur un bas relief de la Porta Romana du château Sforzescco à Milan. Des exemplaires de la taille d'une feuille de boucher, et identifiés comme tels, ont étés datés du VIIIe ou IXe siècle après leur découverte en Lombardie. Un essai que j'ai pu consulter sur les sabres médiévaux, trouvé au hasard de recherches et malheureusement anonyme et incomplet, témoigne de l'existence d'objets de ce type vus dans des catalogues de ventes aux enchères. Malheureusement, je n'ai pu jusque là en trouver aucunes photographies.
La bible de Maciejowski présente aussi un
certain nombre (deux ou trois représentations au moins) de sabres semblables à des faux montés sur une
poignée d'une trentaine de centimètres et dont ont aurait
redressées les lames pour que le dos soit droit. En découle un
sabre sans courbure ou à courbure sortante très faible dont le dos
de la lame semble renforcé par un jonc (bulbe formé par le dos de la lame. Cette forme sert généralement à renforcer la rigidité de la lame, mais elle ne se voit pas au moyen-âge. Peut-être que ce n'est, en vérité, que le prolongement de la douille qui sert au montage de la poignée, comme sur une lance). La poignée est montée sur
douille, renforçant l'impression d'une faux transformée. Néanmoins,
l'efficacité de cette lame, montrée par le dessin d'un chevalier
armuré de mailles coupé en deux d'une hanche jusqu'au milieu du
ventre par un coup d'une telle arme réfute l'hypothèse de la faux
redressée, puisque les faux ne sont pas faites d'acier trempé mais,
au contraire, d'acier doux non trempé (ceci dans le but de pouvoir
les réaffûter sans enlever de matière avec un simple marteau et
une petite enclumette à fixer sur le pieds et donc les faire durer
dans le temps, car le métal était cher. Couper des végétaux est une réelle épreuve pour un outil tranchant, ainsi il aurait fallu réaffûter (et donc enlever un peu de matière) très régulièrement si la faux était constituée d'acier dur et trempé). Une coupe efficace,
surtout sur une protection métallique, demande une lame dure qui ne
peut donc être celle d'une faux puisque les lames de faux, en plus
de ne pas être durcies par la trempe, sont faites d'acier doux et
donc mou. On note donc un objet dont on ne sait pas si c'est une arme
atypique, un outil inconnu détourné de son usage ou une arme de
fortune. C'est peut-être même une vue de l'esprit de
l'illustrateur. Beaucoup de ces armes sont aussi vues montées
sur des poignées pour une ou deux mains, dont les célèbres
« manches de parapluies », mais aussi sur des hampes
courtes, rappelant le « couteau de brêche » et la
« vougesse » (tous deux désignant des vouges ou dérivés
montés sur des hampes courtes).
La place du sabre en
Europe médiévale :
Nous avons vu que les
déclinaisons du sabre en Europe étaient très nombreuses durant le
moyen-âge. On peut même avancer qu'il y avait bien plus de sabres
que d'épées. Certes, on sait de nos jours que l'épée n'était pas
l'apanage des nobles et que tous ceux qui avaient le droit de
posséder pouvaient accéder à l'épée (pour peu qu'ils en aient
les moyens financiers et y trouvent un quelconque intérêt), de plus
on note que, si le sabre est très présent dans l'iconographie, il y
a sans conteste cent fois plus d'épées représentées dans les
ouvrages d'époque. Néanmoins, tout comme c'est le cas de nos jours,
l'épée avait au moyen-âge un attrait esthétique, c'était un
symbole. Il apparaît donc comme normal qu'elle soit plus
représentée. Les trouvailles montrent que les sabres sont rares,
mais ceci est aussi dû au fait que la majorité de ces sabres
étaient des outils paysans et, donc, étaient reforgés à la fin de
leur existence pour donner une nouvelle lame, plus à la mode ou plus
pertinente en terme d'emploi (le fils d'un fermier n'était pas
forcément fermier. Si il devenait charpentier, il utilisait le vieux
sabre agricole de son père pour le faire reforger en hache, par
exemple). On ne pouvait pas toujours, et même jamais, se permettre
de conserver un kilogramme d'acier inutile alors que le métal
coûtait très cher. Il apparaît donc comme évident qu'on en trouve
si peu dans les fouilles archéologiques. Il ne faut aussi pas oublier qu'un outil reste un outil : le sabre du paysan est certes un sabre mais, surtout, il est paysan. Sa forme est étudiée pour assurer un rôle précis, rôle qu'une épée à double tranchant n'aurait pas pu remplir puisqu'elle-même est étudiée pour un autre rôle. Ainsi, il est normal qu'à choisir, le paysans, même pour s'armer en cas d'éventuel combat, aurait choisi non seulement l'objet qu'il a à portée de main, mais aussi l'objet qui lui est le plus familier : un sabre.
Très répandu auprès
du peuple, le sabre était donc plus fréquent, pour le quidam, que l'épée
à double tranchant qui restait un objet clairement meurtrier,
guerrier, et donc cher (parce que fabriqué avec bien plus de soin et
des techniques plus évoluées que le matériel agricole) en plus
d'être inutile. Son efficacité tout a fait raisonnable (après
tout, c'est une lame comme une autre : elle tranche et se
plante, ainsi que toutes les autres) l'a mené à connaître des
déclinaisons purement militaires qui lui ont donné grâce auprès
des guerriers de métier. De plus, ceux-ci ont toujours apprécié
les avantages d'une lame à simple tranchant, qui permettait
d'utiliser le dos pour opérer des parades efficaces ou pour appuyer
la taille en plaçant sa main dessus, et en ont toujours utilisé (même avant que des sabres paysans et des grands couteaux ne soient transformés en sabres guerriers). Le fauchon authentique
atteste du succès, certes limité mais tout de même notable, du
sabre auprès de la noblesse. Alors que la troupe, après la
renaissance, se mettait à utiliser des fusils et ne se battait plus
qu'à la baïonnette, la cavalerie s'est très rapidement et sans
difficulté mise à utiliser massivement le sabre plutôt que l'épée,
ce qui témoigne de l'habitude que les guerriers avaient déjà de
cette forme d'arme. Lorsque les européens ont connu « Cipango »,
le Japon, les sabres qu'on y utilisait étaient très appréciés des
arrivants, qui en ont ramenés chez eux et les ont même copiés.
Deux exemplaires très richement décorés conservés au musée du
chevalier de Dresde, en Allemagne, attestent de cet attrait pour le
sabre, arme à la fois bien connue et exotique. On notera aussi une grande diversité de sabres montés comme des épées (donc, par définition, des fauchons) à partir du XVe siècle, où on en trouve de toutes tailles et de toutes sortes, aussi bien destinés au combat qu'à la parade. Les mercenaires germaniques, italiens et français en étaient de grands utilisateurs et ils étaient parfois aussi fréquents dans leurs rangs que les épées longues à double tranchant, qui connaissaient elles aussi, à cette époque, une grande variété de formes et de styles.
Enfin, on notera que le
moyen-orient connaissait l'inverse : alors qu'à partir du XIVe
siècle le sabre se généralise et supplante l'épée, qui
disparaîtra presque totalement, on trouve tout de même certains
modèles fabriqués sur place ou importés d'Europe. Le musée
d'Alexandrie en conserve plusieurs, classées selon Oakeshott comme
des épées de type « XVIIIc », un genre sous-représenté
dans les trouvailles européennes mais fréquent dans l'iconographie et, surtout, caractéristique de l'idée qu'un profane se fait de l'épée européenne : élégante, mais massive, imposante.
samedi 12 juillet 2014
Le sabre en Europe médiévale, partie 1 : le sabre, arme par nature
Dans l'imaginaire
collectif, l'arme typique de l'Europe médiévale est l'épée :
une arme à lame droite et à double tranchant. Bien que ce soit
effectivement vrai, peu savent que le sabre y était lui aussi très
répandu, en plus d'être estimé et très apprécié. On ajoutera
aussi que « Europe médiévale » ne signifie rien en soi.
L'Europe est un ensemble de territoires à peine défini à l'époque
et « médiéval » rapporte à une période qui a duré
mille ans, comme si elle avait été un tout uniforme et cohérent
sans aucun changement du début à la fin. Raisonner ainsi revient à
dire que Louis XIV et la conquête de Mars prennent place au même
moment de l'histoire de l'humanité.
Nous devons aussi
rappeler ce qu'est un sabre avant d'entrer dans le vif du sujet :
on appelle « sabre » toute arme blanche dont la lame,
trop longue pour en faire un couteau, est courbe et munie d'un seul
tranchant complet (l'éventuel second tranchant n'est donc que
partiel). Évidemment, cette définition souffre des exceptions :
il y a eu des sabres droits, bien qu'on parle de préférence
d'« épée à simple tranchant » ou de « latte »,
et il y a eu des modèles dont la lame portait deux tranchants
complets, auquel cas là aussi on préfère parfois parler d'« épée
courbe », ceci par coutume (l'épée étant la plus répandue
dans nos régions, tout objet approchant est appelé par défaut
« épée », ce qui constitue d'ailleurs un abus de
langage). Il existe des sabres à courbure « rentrante »
(comme une lame de faux) et à courbure « sortante »
(comme une lame d'hirondelle de bourrelier).
Il existe un grand débat
entre ceux qui considèrent que le sabre dans l'Europe médiévale
est une arme à part entière qu'on doit placer sur un pied d'égalité
avec l'épée et ceux qui pensent qu'il n'est qu'une dérivation d'un
outil et qu'il doit donc être considéré de la même manière que
la hache de guerre. Nous allons voir que ces deux hypothèses ne
s'excluent pas mutuellement. Jusque récemment, une troisième hypothèse
était encore admise (et on peut même encore l'entendre actuellement
dans des salles de classes dirigées par un professeur à l'esprit
réfractaire) : le sabre en Europe médiévale serait une
tentative de copie (ou un effet de mode) résultant du contact avec
les peuples orientaux durant les croisades. En effet, leurs fameux
cimeterres, des sabres à la terrible efficacité, auraient
impressionné les croisés qui, revenus en Europe, auraient tenté de
le copier. Cette hypothèse a été infirmée pour plusieurs raisons
très simples : pour commencer, les croisades ont débuté à la
fin du XIe siècle et le sabre existe en Europe depuis l'âge du
bronze, plusieurs milliers d'années avant la première croisade (et
le début de la reconquista). Aussi, Les cimeterres n'étaient pas
« d'une terrible efficacité ». C'étaient des sabres et,
en tant que tels, ils avaient leurs avantages (une taille efficace et
un maniement dans l'ensemble plus aisé) et leurs inconvénients (un
estoc peu efficace, sinon déplorable). Enfin, argument
incontestable, le cimeterre n'existait tout simplement pas à cette
époque. Certes, les orientaux, tout comme les européens,
utilisaient des sabres mais, là encore comme chez les européens,
ils étaient largement sous représentés puisque l'arme la plus
répandue chez eux restait l'épée, à lame droite et double
tranchant. Seuls les peuples iraniens utilisaient principalement le
sabre et eux n'ont pas pris part aux combats des premières croisades (et
leurs sabres n'étaient alors pas des cimeterres).
Les européens n'ont donc pas pu être impressionnés par la qualité
et l'efficacité du cimeterre puisqu'il n'en ont pas vu avant le XIVe
siècle. Le tout premier sabre islamique (c'est à dire une arme arabe ou
turque, et pas
persane), qui est d'ailleurs le tout premier cimeterre, date de 1297 et
est conservée au Topkapi Saray Museum sous
le numéro d'inventaire 1/304.
Il reste donc deux
hypothèses et nous allons voir qu'elles ne s'infirment pas
mutuellement, ce qui s'explique par le simple fait qu'elles sont
toutes les deux vraies : oui, l'armement européen comprend des
sabres, armes à part entière, dont le rang et la qualité étaient
égaux à ceux de l'épée mais il existait aussi des sabres de
moindre rang (mais pas forcément de moindre qualité, par ailleurs)
qui étaient des armes dérivées d'outils agricoles ou artisans.
Actuellement, le commun utilise le terme « fauchon » pour
désigner tout type de sabre européen, ce qui est une erreur puisque
le fauchon est un type bien spécifique de sabre. Cette tendance a
même atteint les historiens et les universitaires, qui désormais
nomment « fauchon de # » toute arme qui ressemble
vaguement à un sabre ou une épée sans en être réellement.
L'exemple type est le « fauchon de Maciejowski », qui
n'est pas un fauchon mais plutôt une sorte de feuille de boucher ou
d'équarrissoir (nous y reviendrons).
Parmi les plus anciennes
découvertes de l'âge du fer européen, on trouve des sabres ou des
épées à simple tranchant, qu'on appelle "grands couteaux". Ils côtoient des épées à double
tranchant, ont les mêmes dimensions et leurs aciers sont d'égale
qualité, mais on note qu'ils sont largement plus nombreux. On trouve
la même forme générale et le même quota sabre/épée de la
Bretagne aux Balkans, ce qui indique que l'usage du sabre en Europe
était répandu et non pas une particularité de telle ou telle autre
localité (on note néanmoins un nombre d'épées à simple tranchant très élevé sur le littoral de la mer baltique).
Ils présentent des
montures semblables à celles des épées, avec une soie aiguille ou
plate enfermée dans la poignée et rivetée à un pommeau qui fait
tenir l'ensemble solidement. Les lames disposent d'un seul tranchant
et parfois d'un court contre-tranchant affûté qui n'est pas sans
rappeler certaines dagues de vénerie plus tardives ou le warabite
tachi japonais de la même époque (lui-même rappelant les épées
chinoises du moment). Elles sont relativement fines (5 à 7 mm) et
larges (50 à 80 mm), leur longueur varie d'une soixantaine à plus
de 80 cm. Le tranchant et le dos sont droits, plus ou moins
parallèles et la pointe est formée par une courbure douce avec un
dos « drop-point » (dos tombant vers le tranchant, tous
deux suivant une courbure douce sans sommet abrupte pour se
rejoindre). L'émouture est convexe et commence dès le dos, les
flancs de la lame sont plats et souvent creusés d'une ou plusieurs
gouttières dont certaines sont esthétiques (fines et peu profondes)
et d'autres clairement fonctionnelles (profondeur conséquente menant
à un réel gain de poids et de rigidité). Les lames n'ont
généralement pas de courbure, ou une infime courbure rentrante.
Certains exemplaires ont un montage dit « à plate semelle »,
ce qui signifie que la soie a la forme de la poignée finie et est
flanquée de deux plaquettes de bois formant poignée. Dans un tel
cas, il n'est pas rare que la semelle forme une ou deux branches
recouvrant les doigts dans un but à la fois protecteur et
esthétique.
Les lames, faiblement
courbées (flèche maximale de 2 cm environ. Généralement moins de
1 cm) sont généralement un peu plus courtes que celles des épées,
dépassant rarement les 80 cm et se situant généralement dans les
environs de 70 à 75 cm. Elles ont un talon de largeur moyenne (4 cm
environ) et s'élargissent vers la pointe de manière plus ou moins
subtile (parfois plus de 7 cm, mais généralement 5,5 à 6 cm). Le
dos forme un décroché avant la pointe, donnant une forme qu'on
nomme par l'anglicisme « clip point », semblable à celle
du célèbre couteau « bowie » américain.
![]() |
| La forme drop-point, opposée au clip-point. Le dos subit une courbure non pas concave mais convexe. Si la lame est symétrique, qu'il y ait un ou deux tranchants, on parle de "spear-point". |
Ce
décroché
est souvent affûté de manière à former un contre-tranchant et
l'éventuelle gouttière qui longe le dos de la lame s'arrête là où
le contre-tranchant débute. Les gouttières sont généralement
seules et présentes d'un seul côté, mais on trouve des modèles à
plusieurs gouttières et appliquées des deux côtés de la lame. Une des
particularité très en avance sur son temps du fauchon (ce qui
prouve que le fauchon était bel et bien une arme à part entière
faisant l'objet d'une recherche d'efficacité et de technicité, et
pas un outil agricole détourné de son usage) est la présence
quasi-systématique d'un « ricasso », partie du tranchant
juste derrière la garde qui est non affûtée et laissée massive,
ceci dans le but de renforcer le « fort » de la lame (la
partie la plus proche du talon, qui sert à recevoir l'arme de
l'ennemi) mais aussi de passer le doigt au delà de la garde pour
gagner quelques centimètres sur l'avant de l'arme et ainsi
rapprocher la main du centre de gravité de l'objet dans le but
d'avoir un meilleur contrôle de la pointe et permettre, donc, un
estoc plus précis, plus puissant, plus efficace. Le fauchon répond
donc à un problème inhérent à sa forme courbe, l'estoc peu
efficace, et le corrige. L'exemple le plus caractéristique de ce
type d'arme est le fauchon dit « de Thorpe », qui date de
la fin du XIIIe siècle, mais des modèles de ce type ont existé du
début du XIIIe à la fin du XVIe siècle. Cet exemplaire, conservé
au château de Norwich, a une lame de 80 cm et a perdu un morceau de
sa pointe (on l'estime généralement à un peu plus de 82-83 cm),
son épaisseur est de 2,5 mm mais on estime l'épaisseur originelle à
environ 3,5 mm au talon (ce qui reste très fin) et 3 mm au niveau du
décroché, la largeur au talon est de 48 mm et la largeur maximale,
au niveau du décroché, est de 56 mm. La gouttière, fine et peu
profonde, n'est présente que sur le flanc gauche de la lame.
L'ensemble pèse 904 grammes, soit un poids total d'environ 950 à
1100 grammes dans son état originel (selon le bois composant la
poignée, la quantité de métal disparue avec le temps, etc.), c'est
donc une arme dans la moyenne de poids de son temps.
![]() |
| Le fauchon de Thorpe, archétype de son genre. Exposé au Norwich Castle Museum. |
Certains fauchons avaient une lame sans courbure et à dos droit sans décroché. Sur un tel exemplaire, la pointe était parfois virtuellement incapable d'estoc puisque le tranchant prenait une très forte courbure pour rejoindre le dos et formait donc avec celui-ci un angle très ouvert, généralement une quarantaine de degrés et approchant dans certains cas les 90 degrés. Ces modèles ont une largeur de lame importante (parfois plus de 12 cm) avant la pointe. Ils sont plus anciens que le modèle précédemment décrit (XIIe à XIVe siècle) et disposent de la même qualité de fabrication. Eux aussi disposent des mêmes montures que les épées à double tranchant de leur époque. Bien que leur allure massive laisse à penser que c'étaient des armes moins raffinées, on note que l'iconographie de l'époque les représente autant que les fauchons de l'autre type et les épées aux mains des chevaliers. Ils sont même généralement montrés comme très efficaces. L'exemple type est le fauchon dit « de Conyers », qui présente une monture élaborée disposant de nombreuses gravures d'une grande qualité. Une arme indéniablement noble et rafinée.
Un autre exemple est celui exposé au Chateau de Cluny, en France, au numéro d'inventaire CL.3452. Plus court que le fauchon de Conyers, il dispose comme ce dernier d'une monture en bronze, d'une lame plus courte (environ 50 à 55 cm au lieu de 73,5 pour l'exemplaire de Conyers) et d'une poignée elle aussi plus courte, tout juste suffisante pour une main adulte et qui rappelle les poignées très courtes des épées de l'âge du bronze, sur lesquelles le bas de la paume de la main et les doigts venaient chevaucher le pommeau pour donner plus de puissance aux coups de taille (la bosse que forme le pommeau donne à la main un point d'appui supplémentaire permettant de donner un coup de taille extrêmement efficace). Les deux modèles ont des lames extrêmement fines, l'exemplaire de Conyers ayant une épaisseur de 6 mm au talon (ce qui est dans la moyenne basse des épées de l'époque) et de 1,2 mm juste avant la pointe (ce qui est extrêmement fin). Ces mesures nous indiquent que le fauchon, contrairement à une idée reçue, n'était pas une arme lourde destinée à pénétrer dans la chair à la force de son poids, comme une hache, mais au contraire une arme subtile dont le maniement faisait appel non pas à la force brute mais à l'art de la coupe (manière d'utiliser un objet tranchant pour donner des coups de taille. L'art de la coupe permet des coupes extrêmement efficaces et, par exemple, de trancher en deux, d'une épaule à la hanche opposée, un être humain d'un seul coup). On notera aussi des objets semblables au fauchon de Conyers mais dont le dos se prolonge loin en avant pour former une pointe aiguë.
Enfin, le XVe siècle a connu une recrudescence de sabres de formes diverses et variées, sans qu'il ne semble y avoir de réelle forme de base à partir de laquelle les divers styles se détachent : les formes et styles esthétiques sont disparates et on a du mal à faire un lien précis entre telle forme et telle autre. Les divers types de lames côtoient les divers types de monture indifféremment. Certains semblent être des fauchons étirés pour en faire des sabres tenus à deux mains dans le style du kriegmesser allemand (traité dans l'article suivant), d'autres ont de très nombreux points communs avec le katana japonais, d'autres encore rappellent les sabres moyen-orientaux et certains préfigurent les formes de lame des sabres européens des siècles suivants. Il semble que les français, les italiens (du Nord de l'Italie), les germains et, surtout, les suisses en ont été très friands. On en voit souvent dans l'iconographie mais peu sont retrouvés sur les sites de fouilles archéologiques. Les quatre clichés suivants présentent diverses déclinaison, très proches les unes des autres, d'un type de sabre généralement nommé "sabre suisse" (qui n'a, par ailleurs, pas été utilisé qu'en Suisse, mais dans toute l'Europe centrale). Ce n'est qu'un exemple parmi tant d'autres : il y a eu des dizaines de types différents de sabres européens. La documentation à leur sujet est encore plus rare que leurs traces physiques sur les sites de fouilles, ce qui explique l'absence de photographies de ceux-ci dans le présent article.
![]() |
| Reproduction d'un sabre suisse, seconde moitié du XVe siècle. Reproduction par Christian Fletcher, collection privée |
![]() |
| Encore un sabre suisse, là aussi avec une monture de même style que les précédents mais une lame différente. Exemplaire d'époque. Référence A489, Wallace Collection. |
Après ces modèles, qui
ont pour certains perduré jusqu'au XVIIe siècle, on trouve des sabres
d'inspiration orientale qui ont eu énormément de succès en Europe de l'Est, notamment en Pologne, en Lituanie, en Arménie, en Hongrie, en Ukraine, en Russie (on ne peut parfois faire la différence entre le "klytch" slave et le cimeterre oriental) ou semblable à ceux qu'on utilisera jusqu'à
la fin du XIXe siècle et nous sortons de la période médiévale. Néanmoins, il y a de nombreux sabres médiévaux que nous n'avons
pas abordés, notamment tous ceux que de nos jours on nomme
improprement « fauchon » et dont le nom historique est
« malchus », les « messer » allemands et
d'autres modèles encore plus spécifiques qu'on regroupe sous le
terme latin « ensis ». Ceux-ci sont des dérivations
d'outils agricoles et non des armes à part entière créés et
étudiés dès le départ comme des armes à la manière des modèles décrits
ci-dessus.
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